JAMES BLAKE
Dans l’un de ses rêves, Marie avait vu une chose blanche, magique, en forme de cercle, dans la main d’un valet de pied posté en haut d’un escalier, un disque avec un nom inscrit dessus. Celui de la Reine, du Prince de Galles, du Premier ministre ? « Vous n’y êtes pas Mademoiselle » avait répliqué Walter « il s’agit probablement de celui de James Blake ».
À trente ans et des poussières, Marie avait déjà tout tenté. L’acuponcture, le yoga, l’hypnose, la méditation transcendantale, la plongée sous-marine, le tantrisme, l’héroïne tout comme le tricot avaient été des échecs cuisants. De guerre lasse, elle s’était donc résolue à y retourner. Sur l’île Saint Louis. Face à la bibliothèque Forney. Au 17 du quai de Bourbon. Code 3641. Sonner à l’interphone W.G. Grimper deux étages. Refermer la porte. Patienter dans l’alcôve face à une reproduction d’un triptyque de Francis Bacon (sous texte : « Tu n’es qu’une tranche de pâté »). Feuilleter une revue spécialisée. Penser : il faut rassembler ses idées. Chaque semaine le rituel était immuable jusqu’au sacro-saint divan sur lequel Marie allait s’allonger pour les quarante prochaines minutes. Derrière elle, le maître de cérémonie, Walter, fumait généralement le cigare en ronronnant comme un gros chat dans son fauteuil à oreilles. Il avait adopté la coupe Albert Einstein et le tour de taille de Jabba The Hut depuis la nuit des temps. Ses pantalons tenaient par la grâce d’une paire de bretelles solidement amarrées à sa charpente de sumotori. Le contraste était saisissant avec Marie qui ressemblait à une feuille de papier abandonnée au pied d’une photocopieuse. Blonde, filiforme et livide, seuls ses grands yeux bleus humides évoquaient un personnage de manga aux abois plutôt qu’une sylphide anorexique. Ils formaient un duo à la Laurel et Hardy embarqué dans la tourmente monotone d’une analyse qui s’éternisait. 15 ans déjà et Marie ne voyait toujours pas de lumière au bout du tunnel; en y songeant ses séances lui évoquaient plutôt cette citation du poète américain Robert Lowell : « If we see light at the end of the tunnel, it the light of the oncoming train. » Bref ça n’allait pas plus fort aujourd’hui qu’à l’époque de sa puberté. Après avoir passé les vingt premières minutes de la séance dans un silence buté (sous texte : « mais parle moi espèce de gros connard »), Marie se lança dans une description minutieuse de ses derniers achats compulsifs chez Maria Luisa : une jupe mi-longue Altuzarra (1460 euros), une veste noire Balmain « stricte et sexy » (1975 euros), un sac à main Pierre Hardy en cuir « anthracite et adorable » (480 euros) ainsi qu’une étole Missoni « indispensable pour cette automne » (390 euros). Marie savait bien que Walter savait : ni son salaire d’assistante dans une maison de production audiovisuelle ni les cachets de son boyfriend, guitariste dans un groupe de rock, ne suffisaient à payer l’addition. Pour satisfaire ses pulsions de serial shoppeuse, Marie avait multiplié les crédits revolving et vivait désormais dans un surendettement suicidaire. Si elle était là, c’était entre autres pour résoudre ce problème. Walter coupa brutalement la logorrhée de Marie en lui lançant : « 4305 euros ». Marie eut un moment d’arrêt avant de tenter de saisir la balle au vol. Trop tard: « la séance est terminée » asséna Walter. Après avoir remis deux billet de 50 euros à son thérapeute, Marie se retrouva seule face à la Seine. La nuit était tombée et il faisait froid. En regardant une péniche dériver comme un poisson mort, elle sortit son i-pod de son sac Jérôme Dreyfuss, plaça les écouteurs dans ses oreilles et lança l’album de James Blake.
Contre toute attente, c’est Jean, son mec, d’habitude plutôt féru d’amplis Marshall et de larsens que d’électro, qui lui avait fait découvrir le jeune prodige anglais. À tout juste 23 ans, James Blake était devenu par la grâce d’une poignée de maxi (Air & Lack Thereof, CMYK, Klavierwerke EP), et d’un album éponyme sorti en 2010, ce que la presse qualifiait de « révélation ». Il apparaissait comme le leader d’une scène « post dubstep » qui se servait du terreau de la drum’n bass, du 2 step et du UK Garage pour en livrer une version mentale, expérimentale et minimaliste. Mais pour Marie la musique de James Blake visait avant tout une forme de classicisme moderne et cherchait, à la manière du jazz ou de la soul music en leurs temps, à créer de la légèreté et de la pureté, quelque chose d’évanescent et d’émouvant qu’elle qualifiait d’impressionnisme introspectif et urbain ». C’est ce qu’elle avait déclaré ce matin à Jean dans leur salle de bain. Il avait levé les yeux au ciel tout en continuant à se brosser les dents. Certains jugeaient la musique de James Blake prétentieuse et maniérée, Marie la trouvait tout simplement bouleversante. C’est ainsi qu’elle avait consigné dans son journal intime chacun des titres de son album:
Unluck : Eric Satie coincé dans le tambour d’une machine à laver joue au ping pong avec d’Angelo. Donne furieusement envie de tomber amoureuse d’un horodateur.
Wilhelms Scream : quelqu’un a oublié un scout au fond d’un puit. En attendant que les secours arrivent James Blake joue à une sorte de Tetris vocal où les pièces sont remplacées par des octaves. Et si j’achetais une wii ?
I Never Learnt To Share : Anthony (& The Johnson) a réussi à se faufiler dans un grille pain, il psalmodie en boucle une complainte jusqu’à la combustion finale. Comme dirait ma petite sœur : cramé de chez cramé.
Lindersfarne : Il faut sauver Wall-E. Un enfant robot au stade terminal. On vient lui annoncer qu’il n’y a plus d’électricité sur terre. Il est déjà sur ses réserves. Il lui reste 5 minutes à vivre. Triste sort.
Lindersfarne 2 : Miracle, l’infirmière a trouvé une batterie dans la réserve du garage hermétique. L’enfant robot sourit. Sous la pluie, une colombe s’envole au ralenti comme dans le final de Blade Runner.
Limit to your love : Piano voix. Une reprise de Feist. Comme disait l’autre : « le silence qui suit une symphonie de Mozart, c’est toujours du Mozart ». Ce morceau me donne envie de me marier avec la première personne rencontrée dans la rue. Pourvu que je ne croise pas Xavier Bertrand !
Give Me My Month : Anthony a réussi à s’extraire du grille pain. Mon dieu que c’est beau !
To Care (Like You) : je flotte en apesanteur au-dessus de Londres et dirige les nuages avec une baguette magique.
Why Don’t You Call Me : l’enfant robot rapplique, au moment où nos mains se joignent, la foudre s’abat sur Big Ben.
I Mind : « l’état hypnagogique est un état de conscience particulier intermédiaire entre celui de la veille et celui du sommeil qui a lieu durant la première phase d'endormissement ».
Measurements : « Il y a plus de larmes versées sur les prières exaucées que sur celles qui ne le sont pas » dixit Sainte-Thérèse. Amen.
Évidemment Marie n’avait jamais fait lire son journal intime à Jean et encore moins à Walter. Ils la prenaient déjà suffisamment pour une tarée comme ça. Chacun à leur manière. Elle avait tenté une fois de parler de musique avec Walter, mais elle avait très vite compris que ce dernier méprisait tout ce qui n’était pas joué par un orchestre philharmonique. Il lui arrivait même de regarder des opéras en famille sur Arte. Une activité aussi absurde pour Marie que le spectacle d’un grand prix automobile un dimanche après-midi sur TF1. Lorsque l’album de James Blake se termina, Marie se rendit compte que ses pas l’avaient naturellement amenés rue Rouget de L’Isle à l’ancien emplacement de la boutique Maria Luisa. Un lieu de pèlerinage pour toutes les ‘fashion victims’ anonymes de sa génération. C’est ici qu’elles avaient toutes fait leur initiation à la haute-voltige du shopping de luxe. Marie eut soudain le sentiment d’être « une paraplégique refoulée à l’entrée de la grotte de Lourdes». Mais ses sarcasmes cédèrent très vite la place à un sentiment de tristesse à la vue de ces vitrines vidées de leurs joyaux. L’énervement pris le pas sur la tristesse, puis l’envie terrassa l’énervement : elle avait désormais un besoin vital de claquer du blé, d’acheter quelque chose de très beau et de très cher. Le plus vite possible. Elle se dirigea au pas de charge vers la place Vendôme en faisant claquer sa paire de Louboutin sur le pavé. Las, la boutique Chaumet venait juste de fermer ses portes. Marie fit frénétiquement le tour de la colonne Vendôme (qui avant de célébrer la victoire du luxe commémorait celle de Napoléon à Austerlitz), à la recherche d’un centre d’accueil pour sa carte bleue mais se vit refuser l’accès de toutes ces chapelles griffées. Son cœur battait. Elle fit une pause pour se regarder dans un des miroirs de la boutique Dior. Elle ressemblait à une taularde en cavale, déguisée en fantôme pour échapper aux forces de l’ordre. En fouillant dans les poches de son trench Burberry, elle mit la main sur une petite boîte verte en plastique. Elle l’ouvrit, se saisit de deux quarts de Lexo qu’elle fit fondre sous sa langue. La légère amertume de l’anxiolytique l’apaisa immédiatement et l’idée de foncer vers le Printemps de la Mode s’évanouit progressivement alors qu’elle se dirigeait vers la place de l’Opéra. En s’engouffrant dans la bouche de metro, Marie eut une dernière pensée pour Oliver Hardy.
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